Les dégoûtés et les dégoûtants – Chapitre 259 – Le bureau A ne porte plus de manteau gris : il a maintenant un compte premium
Le KGB avait des agents, des faux passeports et des services de chiffrement. Aujourd’hui, le personnage le plus utile à une campagne d’influence peut être un algorithme publicitaire, un influenceur payé au CPM (CPM signifie « coût pour mille » — en anglais cost per mille — c’est-à-dire le prix payé pour 1 000 affichages (ou « impressions ») d’un contenu publicitaire ou sponsorisé. Cela veut dire qu’un influenceur est rémunéré selon le nombre de personnes exposées à son contenu, et non selon les clics, les ventes ou les commentaires. Concrètement : un influenceur reçoit 1 500 € pour une vidéo vue 100 000 fois. Son CPM est de 15 € : l’annonceur paie donc 15 € pour 1 000 vues. Un influenceur « payé au CPM » n’a pas forcément besoin d’être convaincu, idéologiquement aligné ou recruté par qui que ce soit : il lui suffit que son contenu fasse des vues. Plus un sujet donne dans l’indignation, la peur, la division ou le complot, plus il peut générer d’impressions — donc de revenus. C’est cela que tout habile manipulateur vise : la monétisation de l’attention peut devenir un relais économique de la désinformation, même sans intention politique. Le CPM est à distinguer du CPC (cost per click : paiement au clic) et du CPA (cost per action : paiement à l’achat, à l’inscription ou à une autre action. Le CPM mesure la visibilité, pas l’engagement réel.), ou un patron de plateforme qui découvre chaque trimestre que la colère est rentable. L’Union européenne elle-même reconnaît que les plateformes sont devenues des « portes d’entrée » majeures vers l’information pour les citoyens, et donc un point de passage central pour la désinformation.
– https://www.eeas.europa.eu/sites/default/files/joint_report_on_disinformation.pdf
Les relais
Plutôt que d’accuser nommément des entités d’être des agents étrangers, on peut distinguer plusieurs catégories de relais potentiels :
-
Les plateformes globales : X, Meta, TikTok, YouTube et Telegram, parce que leurs modèles de recommandation, de monétisation et de viralité peuvent amplifier des contenus manipulatoires. La Commission européenne a notamment ouvert des procédures contre Meta et X au sujet de risques liés à la manipulation de l’information et aux comportements inauthentiques coordonnés. (europa)
-
Les agences d’influence et de « réputation en ligne » : le parlement européen dénonce l’existence d’un marché de la désinformation à la demande, proposé à des acteurs étatiques comme privés.
-
Les médias d’opinion et comptes d’influence : non parce qu’ils seraient tous infiltrés, mais parce qu’un récit clivant, une vidéo choc ou une rumeur bien calibrée peut être repris, monétisé et amplifié sans vérification.
-
Les acteurs économiques exposés à un récit favorable : énergéticiens, armement, crypto, publicité programmatique, plateformes de livraison ou géants du numérique peuvent bénéficier indirectement d’un climat de défiance, de crise ou de polarisation — ce qui ne prouve aucune collusion, mais explique pourquoi certains récits trouvent des sponsors involontaires.
-
Les relais français possibles, à traiter comme hypothèses : grandes plateformes et opérateurs télécoms, régies publicitaires, agences de communication politique, chaînes ou sites d’opinion très polarisés, syndicats, sociétés secrètes, associations, fondations, politiques, fonctionnaires, employés et influenceurs monétisés. Tout cela est clairement un cadre d’analyse, non une liste de traîtres (en tout cas les faits sont trop têtus pour innocenter tout le monde – toute ressemblance avec quelques régimes extrémistes est, toutefois, possible). Mais, cela reste, une base très sérieuse de milieux où quelques woke (qui laissent planer le doute) sont infiltrés.
Yakafokon au sommet, colère en bas : quand les faveurs d’en haut nourrissent les blocages d’en bas
Ce paragraphe défend une thèse simple : une partie de la colère sociale actuelle ne naît pas seulement des revendications de lycéens, d’étudiants ou de salariés, mais du sentiment que les règles ne s’appliquent pas équitablement. En haut, des affaires de corruption, de favoritisme ou de détournement reviennent régulièrement dans l’actualité judiciaire ; en bas, la précarité, les blocages et les occupations deviennent le seul langage encore audible. Les médias rapportent notamment des blocages lycéens et étudiants à Paris, Lille, Nantes et Marseille, avec occupations d’universités et interventions des forces de l’ordre. (france3-regions.franceinfo)

Le mot qui explique tout : « yakafokon »
Le « yakafokon » n’est pas un idéologue. C’est un pratiquant. Il ne cherche pas nécessairement à convaincre : il cherche à obtenir. Un poste, une subvention, un marché, une protection, un passeport médiatique, une sortie de route sans conséquence. Son principe est d’une simplicité biblique : « Yaka faire comme si », et les institutions finiront par s’habituer.
Le problème, c’est que le yakafokon n’est pas seulement le manifestant qui occupe une fac. Il existe aussi en costume, en bureau vitré, en cabinet d’avocats et en réunion de direction. Et lorsque ses revendications sont suffisamment bruyantes, suffisamment utiles ou suffisamment bien connectées, elles peuvent recevoir ce que le citoyen ordinaire appelle une « faveur » — et que la justice appelle parfois corruption, favoritisme, trafic d’influence ou détournement de fonds publics.
En haut, la faveur a un nom administratif
L’actualité judiciaire offre un matériau abondant. Dans le procès opposant la justice à Rachida Dati et Carlos Ghosn, le parquet national financier a requis respectivement deux ans de prison avec bracelet électronique et cinq ans d’inéligibilité contre l’ex-ministre, ainsi que quatre ans de prison contre l’ancien patron de Renault-Nissan. Rachida Dati est poursuivie notamment pour corruption passive et trafic d’influence passif, dans un dossier lié à 900 000 euros de factures versées par une filiale de Renault-Nissan alors qu’elle était eurodéputée ; les faits sont contestés et le jugement reste attendu.
– https://transparency-france.org/2026/09/15/proces-dati-ghosn-foire-aux-questions-faq/
Ailleurs, la justice a condamné sept anciens élus de Guadeloupe et de Guyane pour favoritisme, corruption passive et atteinte aux règles des marchés publics, dans une affaire de fraude estimée à 2 millions d’euros. Et dans le dossier des assistants parlementaires européens, la cour d’appel de Paris a confirmé en 2026 la culpabilité de Marine Le Pen pour détournement de fonds publics, avec une peine aménagée et une privation partielle du droit d’éligibilité.
– https://poligraph.fr/affaires
Il ne s’agit donc pas de dire que tous les élus sont coupables, ni que toute revendication est une extorsion. Il s’agit de constater un décor : des affaires répétées, des montants parfois considérables, des mandats publics transformés en leviers d’intérêts privés ou partisans. Le citoyen, lui, regarde la scène et se demande pourquoi ses propres démarches administratives ressemblent à un parcours du combattant, tandis que d’autres semblent disposer d’un ascenseur privatif.
En bas, la colère a un hashtag
Pendant ce temps, les mougeons bloquent, occupent, manifestent. Les médias décrivent une mobilisation qui touche plusieurs grandes villes, avec des occupations d’universités, des dégradations, des incendies, des interpellations et une cellule interministérielle activée en urgence.
L’ironie est cruelle : lorsque des mougeons de manipulateurs occupent une institution pour dénoncer la précarité, on parle de « blocage », de « trouble à l’ordre public » et parfois de « casseurs ». Lorsque des intérêts puissants obtiennent des marchés, des nominations ou des arrangements, on parle plus volontiers de « réseau », de « relation », de « compétence » ou de « défense légitime des intérêts ».
La différence n’est pas seulement morale : elle est méthodologique. Le manifestant veut être vu. Le yakafokon institutionnel veut être invisible. Le premier prend le risque du gaz lacrymogène ; le second prend celui d’un communiqué de presse. Pourtant, les deux participent à la même économie de la revendication : celle où l’on obtient d’autant plus facilement que l’on est utile, dangereux, connecté ou capable de faire du bruit.
La désinformation comme carburant
C’est ici que le bureau A du KGB retrouve une postérité inattendue. La désinformation moderne n’a pas besoin d’un agent en trench-coat : elle prospère dans l’économie de l’attention, où les contenus trompeurs peuvent générer davantage d’engagement que les informations factuelles. Les réseaux sociaux amplifient la colère, les annonceurs financent parfois sans le savoir des contenus toxiques, et les influenceurs monétisés ont intérêt à entretenir l’indignation.
Résultat : chaque affaire de faveur politique devient un carburant narratif. Chaque blocage devient la preuve du chaos. Chaque privilège dénoncé devient une arme de recrutement. Et chaque citoyen se retrouve pris entre deux discours : celui qui lui dit que tout va bien, et celui qui lui dit que tout est pourri. Entre les deux, la vérité — plus laborieuse — consiste à distinguer les condamnations définitives, les mises en examen, les soupçons et les simples rumeurs.
La vraie revendication cachée
Derrière les revendications bruyantes, il y en a une plus discrète : l’égalité devant la règle. La plupart des manifestants ne demandent pas seulement des moyens ; ils ne réclament pas seulement de l’argent ; les salariés ne protestent pas seulement pour obtenir un meilleur pouvoir d’achat. Ils demandent, souvent sans le formuler ainsi, que le puissant ne soit pas automatiquement plus protégé que le faible.
Tant que la faveur reste un privilège des mieux connectés et la sanction une spécialité des plus fragiles, le « yakafokon » restera la figure politique la plus rentable de la République. Et la colère, elle, continuera de descendre dans la rue — parce qu’en bas, on a compris une chose que les institutions mettent du temps à admettre : quand la justice paraît lente pour les puissants et rapide pour les petits, la rue devient la seule salle d’audience accessible.
Share this content:
